L’art postmoderne, une introduction

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31 janvier 1997

Les mystifications philosophiques du professeur Latour

Publié par Vincent Sivré dans Auteurs

par Alan Sokal

[Publié, sous le titre "Pourquoi j'ai écrit ma parodie" et avec l'omission malheureuse d'un paragraphe, dans Le Monde du 31 janvier 1997. Also available in English.]

Le débat sur l’objectivité et le relativisme, la science et le postmodernisme, qui agite depuis huit mois les milieux académiques américains et en particulier ceux de gauche, est maintenant arrivé en France. Et avec quel éclat! A la suite de Denis Duclos (Le Monde du 3 janvier), voici que l’éminent sociologue Bruno Latour offre son interprétation de la soi-disant « affaire Sokal » (18 janvier). Hélas, son article est trop audacieux et trop modeste à la fois.

Trop audacieux lorsqu’il prétend, sans en apporter la moindre preuve, qu’ »un très petit nombre de physiciens théoriciens, privés des gras budgets de la guerre froide, se cherchent une nouvelle menace » en s’attaquant aux intellectuels postmodernes. Ah, si les choses pouvaient être si simples! Comment expliquer alors les nombreux sociologues, historiens, littéraires et philosophes qui se sont joints à la critique du relativisme postmoderne? Je ne prétends nullement deviner les motivations d’autrui, mais je suis tout à fait prêt à expliquer les miennes: j’ai écrit ma parodie non pas pour défendre la science contre les prétendues hordes barbares de la sociologie, mais pour défendre la gauche universitaire américaine contre des tendances irrationalistes qui, pour être à la mode, n’en sont pas moins suicidaires.

Plus audacieux encore, M. Latour m’accuse de mener une croisade contre la France, « devenue une autre Colombie, un pays de dealers qui produiraient des drogues dures — le derridium, le lacanium… –, auxquels les doctorants américains ne résistent pas plus qu’au crack. » Belle image, mais quelle est la réalité? Loin du nationalisme imaginé par Latour, je suis un internationaliste convaincu (ce n’est pas par hasard que j’ai enseigné les mathématiques dans le Nicaragua sandiniste). Ce qui compte n’est jamais l’origine d’une idée, mais son contenu; il faut dénoncer la paresse et l’imposture intellectuelles, d’où qu’elles viennent. Et si le charabia postmoderniste/poststructuraliste aujourd’hui hégémonique dans certains secteurs de l’université américaine est en partie d’inspiration française, il n’en est pas moins vrai que mes compatriotes lui ont depuis longtemps donné une saveur autochtone qui reflète fidèlement nos propres obsessions nationales. Les cibles de ma parodie sont donc d’éminents intellectuels français et américains, sans préférence nationale.

Trop modeste est M. Latour, par contre, lorsqu’il essaie de minimiser les leçons de l’affaire en affirmant que Social Text est « tout simplement une mauvaise revue ». D’abord ce n’est pas vrai: son dernier numéro, sur la crise du travail académique, est bien écrit et fort intéressant. Mais surtout ce raisonnement élude le véritable scandale, qui ne réside pas dans le simple fait que ma parodie ait été publiée, mais dans son contenu. Et voici le secret qui la rend si amusante, le secret que Latour préférerait cacher: les parties les plus comiques je ne les ai pas écrites moi-même, puisque ce sont des citations directes des Maîtres (que je flatte sans vergogne). Et parmi ceux-ci on trouve certes Derrida et Lacan, Aronowitz et Haraway — mais on trouve aussi notre trop modeste ami … Bruno Latour.

Il fallait donc au professeur Latour une sacrée dose de « chutzpah » (comme on dit en bon yiddish) pour affirmer: « La blague est drôle, une intervention astucieuse. Elle flanque une bonne raclée à des gens qui la méritent. [Mais pas aux] chercheurs qui, comme moi, font partie des science studies » et « ont une formation scientifique » (Libération du 3 décembre 1996). Je n’ennuierai pas les lecteurs du Monde en explicitant la « formation scientifique » manifestée par Latour dans son essai sur la théorie einsteinienne de la relativité, celle-ci étant présentée comme « une contribution à la sociologie de la délégation » (Social Studies of Science 18, pages 3–44, 1988). Les détails paraîtront dans le livre que Jean Bricmont et moi-même sommes en train d’écrire, sur Les impostures scientifiques des philosophes (post-)modernes. Disons seulement que certains collègues ont soupçonné l’article de Latour d’être, tout comme le mien, une parodie.

Latour prétend ensuite s’adresser à la sociologie des sciences, mais son exposé est confus: il mélange allègrement ontologie et épistémologie, et s’attaque à des thèses que personne ne soutiendrait. « Au lieu de reconnaître une science à l’exactitude absolue de son savoir, on la reconnaît à la qualité de l’expérience collective qu’elle monte » — mais qui de nos jours prétendrait que la science fournit des « exactitudes absolues »? La mécanique newtonienne décrit le mouvement des planètes (et beaucoup d’autres choses) avec une précision extraordinaire — et ceci est un fait objectif — mais elle est néanmoins incorrecte. La mécanique quantique et la relativité générale sont de meilleures approximations de la vérité — et ceci également est un fait objectif — mais elles aussi, étant incompatibles, seront sans doute un jour supplantées par une théorie (encore inexistante) de la gravitation quantique. Tout scientifique sait bien que nos connaissances sont toujours partielles et révisables — ce qui ne les empêche pas d’être objectives. De la même manière, Latour réduit le relativisme à une banale « capacité à changer de point de vue », comme si celle-ci n’était pas depuis longtemps une des caractéristiques par excellence de l’attitude scientifique.

Mais la principale tactique de Latour, lorsqu’il présente sa vision de la sociologie des sciences, est de vider celle-ci de son contenu en se repliant sur des platitudes dont personne ne doute. L’histoire sociale des sciences « propose de l’activité scientifique une vision enfin réaliste » et « se passionne pour les liens innombrables entre les objets des sciences et ceux de la culture » — qui pourrait ne pas applaudir? Mais où est la rupture, tant vantée, avec la sociologie traditionnelle des sciences, à la Merton? Cette tactique cache tout ce qui est radical, original et surtout faux dans la « nouvelle » sociologie des sciences: à savoir, que l’on peut (et doit) expliquer l’histoire des sciences sans tenir compte de la vérité ou fausseté des théories scientifiques. Ce qui veut dire, si l’on est honnête, qu’il faut expliquer l’acceptation des théories de Newton ou de Darwin sans jamais invoquer les preuves empiriques en faveur de ces théories. Passer de cette attitude à l’idée qu’il n’existe pas d’arguments empiriques, ou que ceux-ci sont sans importance, est un pas qui est trop souvent franchi (par Feyerabend, par exemple) et qui mène tout droit à l’irrationnel.

Pour mieux apprécier les ambiguïtés des thèses de Latour, relisons la Troisième Règle de la Méthode qu’il énonce dans son livre La science en action: « Etant donné que le règlement d’une controverse est la cause de la représentation de la nature et non sa conséquence, on ne doit jamais avoir recours à l’issue finale — la nature — pour expliquer comment et pourquoi une controverse a été réglée. » Il s’agit manifestement d’une confusion profonde entre « la représentation de la nature » et « la nature », c’est-à-dire entre nos théories sur le monde et le monde lui-même. Selon qu’on résout l’ambiguïté d’une façon ou d’une autre (en utilisant deux fois l’expression « représentation de la nature » ou « nature »), on peut obtenir le truisme que nos théories scientifiques sont nées d’un processus social (ce que la sociologie dite traditionnelle avait fort bien montré); ou l’affirmation radicalement idéaliste que le monde externe lui-même est créé par les négociations entre scientifiques; ou encore le truisme que la résolution d’une controverse scientifique ne peut pas être expliquée uniquement par l’état du monde; ou bien l’affirmation radicalement constructiviste que l’état du monde ne peut jouer aucun rôle lorsqu’on explique comment et pourquoi une controverse scientifique a été close.

Latour se présente souvent comme philosophe, et cette règle est une de ses sept Règles de la Méthode. Il est difficile de croire que son ambiguïté est due uniquement à une distraction de l’auteur. En effet, ce genre d’ambiguïté est fort commode dans les débats. L’interprétation radicale peut être utilisée pour attirer l’intérêt des lecteurs peu expérimentés en philosophie; et l’interprétation inoffensive peut être utilisée comme position de retraite quand la fausseté manifeste de celle-là est révélée (« mais je n’ai jamais dit cela … »).

Pourtant, les problèmes de la philosophie des sciences, et des sciences humaines en général, sont trop importants pour être traités avec une telle légèreté. Au contraire, ils nécessitent une grande rigueur intellectuelle. Les sciences exactes et les sciences « souples » sont effectivement dans le même bateau. Flirter avec le relativisme et l’irrationalisme ne nous conduit nulle part.

Alan Sokal est professeur de physique à l’université de New York.

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