L’art postmoderne, une introduction

26 avril 2011

La Condition postmoderne

Publié par Veris Tennvic dans Lyotard Jean-Francois

Jean-François Lyotard

Rapport sur le savoir
1979
Collection « Critique », 128 pages
10 €
ISBN : 2.7073.0276.7
EAN13 : 9782707302762

La crise de l’université, l’apparition d’une nouvelle classe sociale – les cadres – l’incidence des transformations technologiques sur le savoir scientifique, la traduction de la connaissance en quantité d’information, tout cela concourre à se poser la question du statut du savoir dans les sociétés post-industrielles, autrement dit à se demander si l’informatisation ne nous conduit pas à reconsidérer certains aspects de la transformation du savoir ainsi que ses conséquences politiques, sur la société et l’État.
Examinant la représentation de la société contemporaine telle qu’elle apparaît aux technocrates ou aux marxistes, l’auteur pose la question du savoir par rapport au pouvoir :“ Qui décide ce qu’est savoir et qui sait ce qu’il convient de décider. ”
À l’âge de l’informatique, la question du savoir est plus que jamais celle du gouvernement et elle ne peut se réduire à l’alternative d’un savoir, soit “ technologique ”, soit “ critique ”. La remise en question du savoir est un problème de société qui ne peut se limiter au seul savoir scientifique, à la connaissance, ou à la valeur d’un énoncé. Pour s’interroger sur le savoir scientifique, il faut le confronter au savoir narratif dont le récit est la forme par excellence, et qui a toujours existé dans les sociétés précédentes.
Mais, le savoir postmoderne n’est pas seulement l’instrument des pouvoirs : il raffine notre sensibilité aux différences et renforce notre capacité de supporter l’incommensurable. Lui-même ne trouve pas sa raison dans l’homologie des experts, mais dans la paralogie des inventeurs.

‑‑‑‑‑ Table des matières ‑‑‑‑‑

Introduction – 1. Le champ : le savoir dans les sociétés informatisées – 2. Le problème : la légitimation – 3. La méthode : les jeux de langage – 4. La nature du lien social : l’alternative moderne – 5. La nature du lien social : la perspective postmoderne – 6. Pragmatique du savoir narratif – 7. Pragmatique du savoir scientifique – 8. La fonction narrative et la légitimation du savoir – 9. Les récits de la légitimation du savoir – 10. La délégitimation – 11. La recherche et sa légitimation par la performativité – 12. L’enseignement et sa légitimation par la performativité – 13. La science postmoderne comme recherche des instabilités – 14. La légitimation par la paralogie

La revue de presse

Yves Stourdze (Le Nouvel Observateur, 14 janvier 1980)

Les masques de l’avenir
Jean-François Lyotard propose ses bons offices au savant et au politique.

« Tout à trac, quelques pièces du puzzle : Texas Instrument annonce la sortie d’un traducteur-synthétiseur de paroles qui tiendra dans le creux d’une main. La direction générale des Télécommunications promet un annuaire électronique. I.B.M. peaufine son futur satellite privé. Jean-François Lyotard analyse les jeux du langage. Bref, par plusieurs portes à la fois, nous entrons bien dans une ère post-moderne ; et Lyotard, dans le rapport qu’il vient d’écrire pour les autorités universitaires du Québec, va précisément à l’essentiel en disséquant les formes que prendront les discours dans une société informatisée. C’est qu’il ne s’embarrasse pas de scrupules. Lyotard…
Imaginons un instant que Lyotard ait raison : dans ce cas, ce ne serait pas seulement le textile ou la sidérurgie qui serait en crise mais plus profondément tous les processus de légitimation de notre société. En clair : la rupture du lien social. Lyotard précise le diagnostic : il débusque les processus par lesquels se décompose la société industrielle, il constate que les récits grandiloquents qui rendaient possible la fraternisation du savant et du politique tombent en désuétude : peu à peu, ils sont mis au rancart. Pour Lyotard, ce divorce n’est pas une mince affaire : il signifie l’arrêt de mort du jeu de solidarités subtiles qui s’étaient tissées entre les coutumes d’une communauté, les histoires que celle-ci se raconte et les critères qu’elle se fabrique pour évaluer ses propres performances.
Par un adroit retournement, Lyotard montre qu’un des enjeux de l’ère industrielle fut de camoufler à tout prix cette spécificité de l’élite scientifique sous les auspices bien français des Lumières comme sous celles de l’idéalisme allemand. Bref, prosaïquement, il y a eu, des deux côtés du Rhin une O.P.A. sur la science. O.P.A. effectuée au nom du progrès. Au nom du Peuple. Plus tard au nom du prolétariat. Puis enfin au nom d’un parti. Mais, chaque fois, il s’est agi, au fond, de fusionner la spécificité du savoir scientifique avec les récits propres à une collectivité plus large.
Cette rencontre, Lyotard constate qu’elle n’est plus aujourd’hui possible : pis, qu’elle a perdu tout sens. C’est pourquoi il prononce la formule de “ délégitimation du savoir ”. Ce savoir est “ délégitimé ” parce qu’il ne tire plus sa justification que de lui-même. Il ne cherche pas ailleurs, dans le foisonnement des récits, sa défense et son prétexte. Bref, il reste dans la droite ligne de l’axiomatique moderne. Car seul compte en définitive “ le groupe de règles qu’il faut admettre pour jouer au jeu spéculatif ”.
Mais le stimulant, dans les propos de Lyotard, c’est que sa découverte d’un discours éclaté, sa description d’une science qui n’embraie plus directement sur I’ensemble des récits produits par une société ne sont pas pour lui prétexte à regrets et à nostalgie. Pourquoi ? Parce que ce serait là recommencer, sous forme de pitreries, le travail de deuil accompli déjà par la génération des Schœnberg, des Musil, des Wittgenstein. Non : aujourd’hui, le débat n’est plus entre socialisme rieur et barbarie atroce ; il est ailleurs ! Dans une prise en charge résolue de l’éparpillement des discours, dans l’acceptation lucide de la complexité. N’oublions pas qu’un risque majeur pèse sur les sociétés post-industrielles, c’est de n’être que des copies caricaturales et exacerbés des sociétés industrielles. Dans ce cas, le discours dominant serait celui de la performance, le vrai se résumerait à n’être que l’efficace.
L’heure est donc à la réflexion sur les singularités, les paradoxes, les catastrophes. La prospective devient une prévision de l’imprévisible. C’est dire que se fait sentir la nécessité de substituer à la vision d’un pouvoir unificateur et intégrateur celle d’un pouvoir qui lutte avec acharnement pour une déréglementation innovante. Mais cet “ anti-modèle ” que ne propose pas aujourd’hui le politique, mais le fonctionnement même de la science, c’est-à-dire ce système instable où “ tous les coups sont permis à condition de donner naissance à d’autres énoncés ”, cet idéal de communauté ouverte, sont-ils généralisables à la société tout entière ? Et, dans cette perspective, l’informatisation de la société constitue-t-elle un moment de cette ouverture ou, au contraire, un élément supplémentaire dans un processus de réglementation et de contrôle ?
Cette question fondamentale, Lyotard la pose, et il la pose avec insistance ; mais il y répond par des points de suspension. Peut-être, dans l’état actuel de ces travaux, laisse-t-il à l’évolution en cours dans ce pays le soin de révéler sa nature profonde. Espérons qu’à attendre trop il ne sera pas, très vite, trop tard… »

26 avril 2011

Jacobs, Jane

Publié par Veris Tennvic dans Auteurs

Jane Jacobs (4 mai 1916 à Scranton, Pennsylvanie – 25 avril 2006 à Toronto) était une auteur, une activiste et une philosophe de l’architecture et de l’urbanisme.

La réflexion de Jane Jacobs s’enracine dans l’observation des villes américaines. Du modernisme, elle retient notamment les thèses de Le Corbusier sur l’urbanisme qu’elle critique vivement pour leurs conséquences sociales. Elle s’efforce de redonner une place à l’hétérogénéité des quartiers urbains et des bâtiments anciens, à la diversité urbaine. Elle repense l’urbanisme en donnant sa place à l’animation de la rue. Soulignant la nécessité de préserver la diversité du tissu urbain, elle prend position contre la régularité des constructions modernistes, qui ont, en outre, tendu à supprimer la rue.

Jane Jacobs, The Death and Life of Great American Cities, 1961

26 avril 2011

Métarécit

Publié par Veris Tennvic dans Lyotard Jean-Francois

Un « métarécit » est un discours de légitimation des règles du jeu et des institutions qui régissent le lien social.

Jean-François Lyotard, « La condition postmoderne », Ed : Minuit, 1979, p. 7.

26 avril 2011

Peut-on parler d’art postmoderne?

Publié par Veris Tennvic dans Auteurs

Dans une étude intitulée Esthétiques de la postmodernité, Caroline Guibet Lafaye affirme l’impossibilité de définir, par des caractéristiques, un art authentiquement postmoderne. Il serait, ainsi, illogique voire fallacieux d’attribuer à l’art des dernières décennies du XXème siècle la qualificatif « postmoderne », puisqu’il n’est, selon elle, que la traduction fidèle de la crise frappant la société occidentale des pays les plus industrialisés.

Caroline Guibet Lafaye, Esthétiques de la postmodernité
Peut-on parler d'art postmoderne? pdf Esthétiques de la postmodernité

26 avril 2011

Comment mieux affirmer la diplomatie européenne ?

Publié par Veris Tennvic dans Lefebvre Maxime

Par Maxime Lefebvre pour la Fondation Robert-Schuman. Diplomate, Maxime Lefebvre est actuellement directeur des relations internationales à l’ENA.

Fondation Robert Schuman | 26.04.11 | 10h26

La « puissance » européenne est de nature « post-nationale » ou « postmoderne », reposant sur le dépassement ou, en tout cas, le partage des souverainetés étatiques. Elle se déploie dans les interstices d’un monde de plus en plus interdépendant, qui reste cependant en partie westphalien.

Dans ce contexte, l’Union européenne cherche à défendre des intérêts dans une logique de rapports de force et de réciprocité, tout en portant une vision universelle. En pratique, elle excelle davantage dans le rôle de « puissance civile » ou de « puissance par la norme » que dans le « hard power » comme le confirme la crise libyenne. Mais malgré ce qui peut apparaître comme une faiblesse, l’Europe ne manque pas d’atouts solides dans le monde d’après la crise. Il lui faut les valoriser par une mutualisation accrue des moyens, par une convergence renforcée des volontés nationales à travers une concertation plus systématique entre les grands pays, et par la formulation d’une vision commune fondée sur la définition d’intérêts partagés. C’est à ces conditions que la création du service diplomatique européen pourra représenter une véritable opportunité.

Les révoltes dans le monde arabe ont pris l’Europe par surprise. Les régimes autoritaires sur lesquels elle s’était appuyée pour sa politique méditerranéenne se sont en partie effondrés, ce qui nourrit le sentiment que l’Europe s’est montrée trop complaisante. Et les réactions des Etats membres et de la Haute Représentante, Catherine Ashton, ont eu lieu en ordre dispersé, allant jusqu’à des divergences réelles sur l’opportunité et les modalités de l’intervention en Libye.

Ce qui vient de se passer est typique de la difficulté de l’Union européenne à réagir à chaud et de façon coordonnée aux crises, bref à produire une volonté commune. Pour autant, il faut bien noter que toutes les réactions, y compris celle du partenaire américain, ont été fluctuantes face à ces événements imprévisibles. Et une fois que la situation se sera stabilisée, nous n’aurons pas d’autre choix que de reconstruire une stratégie européenne à partir des acquis du « processus de Barcelone » (1995), prolongé par l’Union pour la Méditerranée (2008), en tirant la leçon de leurs insuffisances.
Nous sommes là, en réalité, au cœur d’un paradoxe : donner corps à un besoin d’Europe, à un processus de coordination et de mutualisation, à une action commune en profondeur et sur le long terme ; sans pour autant disposer des outils classiques de l’Etat westphalien, comme peuvent en bénéficier les Etats-Unis. Le traité de Lisbonne, en renforçant le rôle de la Haute Représentante en poste depuis le 1er décembre 2009 et en créant un service diplomatique commun, le « service européen pour l’action extérieure » né le 1er décembre 2010, a couronné un long processus qui a démarré avec la coopération politique européenne (1970) et s’est poursuivi par le lancement d’une politique étrangère et de sécurité commune (traité de Maastricht, 1992) et d’une politique européenne de sécurité et de défense (1999). Malgré les difficultés évidentes et bien visibles, l’enjeu est de renforcer et de concrétiser cette capacité d’action commune sur le monde, fondée sur une analyse partagée de notre environnement et des intérêts à défendre. C’est là un projet qui pourrait remobiliser les Européens, pourvu qu’ils arrivent à surmonter leurs rivalités internes et à s’atteler à la production d’une volonté commune.

UNE PUISSANCE  » POSTMODERNE  » DANS UN MONDE RESTÉ WESTPHALIEN

Le paradoxe de la puissance européenne est qu’elle prend son sens dans une vision « post-nationale » ou « postmoderne » au sens où elle suppose le dépassement ou, en tout cas, le partage des souverainetés nationales, alors même que les grandes puissances mondiales, en particulier les Etats-Unis, la Chine, l’Inde et la Russie, restent attachées au paradigme westphalien inventé en Europe, c’est-à-dire la prévalence de l’Etat-nation. En 2003, le néoconservateur américain Robert Kagan a ainsi opposé caricaturalement l’Europe, relevant de Vénus et de Kant, et l’Amérique, qui tient de Mars et de Hobbes – avant de relativiser son jugement deux ans plus tard, saluant le rôle positif joué par l’Europe dans la crise ukrainienne.

La puissance européenne doit en réalité naviguer entre deux écueils. Elle ne peut se montrer intégralement cosmopolite (kantienne), car ce serait là une perspective naïve, utopique, voire irréaliste. Et elle ne peut non plus penser la sécurité dans les catégories de l’Etat national, avec un « dedans » et un « dehors », et une protection reposant sur les instruments du « hard power » (la défense, les moyens coercitifs). Il lui faut en fait réconcilier les deux visions : défendre des intérêts communs dans une logique de rapports de force et de réciprocité, mais aussi se raccrocher à des paradigmes universels comme les droits de l’Homme, la prévalence du droit, le multilatéralisme, la sécurité collective, l’ouverture des échanges, l’intégration régionale et défendre ainsi une certaine vision du monde. Pour résumer, l’objectif de l’Union européenne devrait être de se montrer plus politique dans un monde moins westphalien car de plus en plus interdépendant, comme sur les questions de commerce, d’économie, de monnaie ou d’environnement, ou de « multilatéraliser la multipolarité », selon l’expression d’Alvaro de Vasconcelos, directeur de l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne.

L’Union européenne a commencé à développer une doctrine propre dans les relations internationales, qui s’est exprimée en particulier dans la « stratégie européenne de sécurité » adoptée en 2003. Partant d’une analyse des menaces qui est pratiquement identique à l’analyse américaine (le terrorisme, la prolifération, les conflits régionaux, les Etats faillis, la criminalité organisée), l’Europe a élaboré des réponses propres : l’attachement au multilatéralisme, une « politique de voisinage » dans son environnement géographique, et une gestion civile et pas seulement militaire des crises. Bien avant le président américain Obama, l’Union européenne avait ainsi esquissé une stratégie de smart power et d’ »approche globale » civilo-militaire, combinant à la fois les outils du soft power (la diplomatie, l’influence, l’aide économique, la « puissance normative » découlant de la puissance des normes européennes une fois adoptées pour le marché unique) et ceux du hard power (les sanctions et les interventions militaires).

Mais il faut bien reconnaître que l’Union européenne excelle davantage dans son rôle de « puissance civile » ou de « puissance normative » dans un rôle de puissance politique et militaire pour lequel elle agit, au mieux, en doublure de Washington. A part l’épisode tout à fait exceptionnel de la médiation dans le conflit russo-géorgien, due en réalité au fait que la France officiait comme présidente du Conseil de l’Union européenne, plutôt qu’à l’Union en tant que telle, ce sont bien les Etats-Unis qui ont négocié le règlement des conflits des Balkans, qui détiennent la clé du règlement du conflit israélo-palestinien comme de la crise de la prolifération nucléaire iranienne, et qui sont les garants des équilibres de sécurité au Moyen-Orient et en Asie, comme de la liberté des voies de communication mondiales. L’Union européenne ne sera sans doute jamais une « grande puissance » westphalienne, garante de sa propre sécurité : pour la quasi-totalité des pays européens, et même pour la France, la sécurité ultime continue de reposer sur l’OTAN et les Etats-Unis, et le développement d’une Europe de la défense ne peut se poursuivre qu’en complémentarité avec l’OTAN. Reconnaître cette suprématie stratégique américaine ne doit pas être un aveu de faiblesse, mais un parti pris de réalisme.

C’est vrai qu’il y a un déclin relatif de l’Europe, dû à la fois à la stagnation démographique et au développement rapide du reste du monde. L’Europe a perdu la main sur l’Histoire quelque part entre la Seconde Guerre mondiale où on a constaté l’affirmation de deux superpuissances et 1956 avec l’affaire du canal de Suez. Elle a cessé d’être au centre du monde, après un demi-millénaire de domination sur les autres continents. Pour autant, elle conserve de précieux atouts : sa tradition juridique comme l’état de droit, la démocratie ; le rang de première puissance économique et commerciale devant les Etats-Unis ; l’aide au développement car l’Union européenne et ses 27 Etats membres représentent la moitié de l’aide publique au développement mondiale ; des capacités technologiques fondant la compétitivité en particulier de pays comme l’Allemagne ; et l’euro, qui est devenu un pilier majeur d’un système monétaire international multipolaire et qui sort renforcé de la crise des dettes souveraines. A côté de ces forces, il y a aussi de réelles vulnérabilités : l’insuffisance des moyens militaires qui représente seulement 10% du niveau des capacités américaines, pour 40% de leurs dépenses ; la dépendance énergétique et aux matières premières ; et un état d’esprit pessimiste alimenté par l’évolution démographique (cf. les débats sur les retraites) et le sentiment d’une « sortie de l’histoire ».

COMMENT DÉVELOPPER LA PUISSANCE EUROPÉENNE APRÈS LISBONNE ?

Ces réserves étant posées et intégrées, il est légitime d’aspirer à ce que l’Union européenne montre plus d’efficacité sur la scène internationale, accroisse ses responsabilités au sein du partenariat transatlantique, affirme mieux ses intérêts et ses valeurs face aux puissances émergentes ou ré-émergentes, favorise le progrès économique et démocratique, et l’intégration régionale, dans son voisinage oriental et méridional.

Comment développer la puissance européenne avec les nouveaux outils offerts par le traité de Lisbonne ? Cela doit passer par trois principes qui se renforcent mutuellement : plus de mutualisation, plus de volonté, plus de vision commune.

Davantage de mutualisation :
La mutualisation existe déjà à travers les aides extérieures distribuées par le budget européen, ainsi 1/6e de l’aide européenne au développement transite par l’Union, ou le programme de navigation par satellite Galileo, ou encore la création d’un service diplomatique européen qui doit être composé, à terme, d’un tiers de diplomates venus des Etats membres. Mais on pourrait imaginer de pousser encore plus loin cette mutualisation, notamment en matière de défense.

Le budget de la nouvelle Agence européenne de défense (AED) est actuellement plafonné au niveau ridicule de 30 millions €, alors que les investissements militaires de l’OTAN se montent à 600 millions €, et que le budget cumulé des dépenses d’armement des Etats membres atteint 200 milliards €. Il devrait être possible de mutualiser une petite partie de ces dépenses nationales, de lancer de nouveaux programmes communs en matière de recherche et de développement d’armements, les commandes restant nationales en fonction des besoins de chaque armée comme cela se fait déjà, par exemple, avec le programme d’avion de transport militaire A400M. Ce serait le moyen de réaliser des économies d’échelle et de rationaliser les dépenses, tout en renforçant la base industrielle et technologique de défense en Europe.

Il faudrait aussi renforcer l’intégration militaire de l’Union en créant une véritable capacité de planification opérationnelle indépendante de l’OTAN, voire en mettant sur pied une forme d’ »armée européenne », vieux projet qui date de la Communauté européenne de défense de 1950-1952, et qui est désormais défendu par la CDU et par le SPD au-delà du Rhin.

Davantage de volonté politique commune :
Il y a des domaines où l’Union européenne est parfaitement intégrée : la politique commerciale, la politique de concurrence, l’utilisation du budget européen, les négociations normatives avec les pays tiers et, de plus en plus, les questions de justice, liberté et sécurité (JLS). Sur ces dossiers, l’Union européenne tisse sa toile lentement et patiemment, à travers les mécanismes de décision communautaire à Bruxelles et le rôle de négociateur externe de la Commission européenne qu’elle doit désormais partager avec la Haute Représentante, qui est aussi désormais vice-présidente de la Commission.

Mais il y a aussi des sujets où l’Europe n’est pas intégrée et où la volonté unanime des Etats membres demeure incontournable. Par exemple, il n’y a pas encore de siège commun au FMI. Sur les questions de relance économique budgétaire, d’assistance financière, de parité des monnaies, rien ne peut se faire sans en passer par les positions orthodoxes de l’Allemagne. Et c’est encore plus vrai de la politique étrangère et de la défense, les Etats membres gardant leur autonomie de décision et d’action et restant encore très réticents à lancer des opérations militaires autonomes de l’Union par rapport aux Etats-Unis. 4 opérations véritablement autonomes ont été menées depuis 2003, toutes en Afrique ; les missions en Macédoine et en Bosnie ayant simplement pris le relais de l’OTAN.

Dans la formulation en commun des positions politiques, les 27 Etats membres parviennent en général à définir des compromis, mais cela prend du temps et il arrive aussi qu’ils se divisent sur des sujets majeurs comme la guerre en Irak (2003), la reconnaissance du Kosovo (2008), ou la réaction à l’opération israélienne à Gaza (2010).

Lors de la révolution égyptienne, la coordination européenne a commencé par une réaction à trois : déclarations de MM. Sarkozy, Cameron et de Mme Merkel, puis à cinq, MM. Zapatero et Berlusconi les rejoignant pour demander une  » transition ordonnée  » vers un gouvernement représentatif. Ce n’est qu’ensuite que cette position est devenue une position à 27.

Le président français a justifié sans fard, à l’occasion du Conseil européen du 4 février, cette façon de court-circuiter les autorités européennes : « La conception que j’ai de l’Europe, ce n’est pas que 27 chefs d’Etat et de gouvernement doivent se taire, parce que nous avons la chance d’avoir Mme Ashton. C’est que Mme Ashton s’exprime en notre nom collectif et que nous puissions, chacun d’entre nous, apporter notre modeste plus-value quand il y a besoin. certains pays de l’Union européenne connaissent mieux certains pays arabes que d’autres ».

De nouveau, dans l’affaire libyenne, les grandes capitales comme Paris et Londres ont pris l’initiative en concertation avec Washington, l’Allemagne se faisant « marginaliser » par son abstention au Conseil de sécurité et son refus de soutenir l’opération militaire. Cela n’a pas empêché l’Europe de soutenir une position commune sanctionnant le colonel Kadhafi et demandant son départ lors du Conseil européen du 11 mars, ni de préparer le déclenchement d’une opération militaro-humanitaire au titre de la PSDC, sous mandat de l’ONU.

Mais une controverse a éclaté au sein de l’Union, le Ministre français des affaires étrangères, Alain Juppé, reprochant à ses partenaires de ne voir dans l’Europe qu’une « ONG humanitaire », et l’OTAN a fini par prendre le contrôle opérationnel de l’intervention militaire en Libye en dépit des états d’âme de Paris. Le Président français a en outre paru avaliser, dans son point de presse du 25 mars, un partage des rôles entre une Haute Représentante, Catherine Ashton, cantonnée au volet humanitaire, une coordination politique traitée au niveau du président du Conseil européen, Herman van Rompuy et des chefs d’Etat et de gouvernement, et un leadership militaire franco-britannique. Ce que confirment ces crises s’il était besoin d’en avoir une confirmation, c’est que l’existence d’un système institutionnel perfectionné à Bruxelles ne peut rien s’il n’y a pas de volonté commune dans les capitales, et en particulier dans celles des plus grands pays.

La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni représentent 40 % de la population de l’Union, et plus de la moitié de son PIB. Il faut développer une entente entre les trois Etats, et d’abord entre Paris et Berlin, qui constituent le moteur historique de la construction européenne. Il faut des réflexions et des initiatives communes pour ré-embrayer les centres de décision nationaux sur la machinerie bruxelloise. Faute de quoi cette machine risque de rester une bureaucratie tournant à vide, comme une belle Ferrari laissée au garage et privée d’essence.

On pourrait faire en sorte que les principaux pays européens prennent l’habitude de coordonner leurs réactions et produisent des compromis moteurs au service d’une ambition européenne. Qu’au lieu de s’opposer sur les priorités de la politique de voisinage comme la France défendant la Méditerranée et l’Allemagne lorgnant vers l’Est, Paris et Berlin proposent un accroissement significatif du budget de la politique européenne de voisinage (PEV) pour les prochaines « perspectives financières » 2014-2020. Que les trois diplomaties allemande, britannique et française travaillent davantage de concert, comme elles l’ont fait dans le dossier iranien, en liaison avec les institutions européennes : Haute Représentante et Président du Conseil européen.

Pourrait-on aller jusqu’à systématiser la collaboration entre le « P3″ et les autorités européennes ? Convier les trois chefs d’Etat et de gouvernement dans les sommets de l’Union européenne avec les pays tiers ? Rencontrer dans ce format le Dalaï Lama, au lieu de laisser les autorités chinoises rejouer l’épisode des Horace et des Curiace ? Rencontrer dans le même format le Président américain, pour revitaliser des sommets UE/Etats-Unis qui suscitent le dédain de Washington ?
De telles pratiques se heurtent au principe d’égalité entre tous les Etats membres, grands ou petits. Mais le temps est peut-être venu de montrer plus de réalisme dans la politique européenne. Ainsi le ministre finlandais des affaires étrangères, Alexandre Stubb, reconnaît ouvertement qu’il ne peut y avoir de diplomatie commune efficace sans un engagement des grands pays.

Davantage de vision, enfin :
Les Européens doivent réfléchir à leurs intérêts communs, développer une perspective stratégique, énoncer une vision du monde. Après la stratégie européenne de sécurité en 2003, il serait possible d’élaborer une véritable stratégie de politique étrangère de l’Union, reposant sur une analyse commune du monde d’après la crise, un monde plus interdépendant, mais aussi plus multipolaire, une vision large de la sécurité intégrant des contraintes comme la cybercriminalité, la piraterie, le changement climatique ou la dépendance énergétique et aux matières premières, une mise en cohérence des outils de la puissance européenne combinant soft et hard power, une doctrine des interventions humanitaires au service de l’ONU, et la fixation d’objectifs concrets vis-à-vis des grandes puissances, des grandes régions du monde et des institutions internationales comme, par exemple, en matière de sécurité énergétique avec la Russie, de normes sociales et environnementales avec la Chine, ou de normes démocratiques et de gouvernance économique avec les pays du voisinage.

Une stratégie ne fait pas tout, c’est son application qui compte, et c’est aussi vrai aux Etats-Unis qu’en Europe. Mais ce serait déjà un pas en avant, justifié par l’intégration nouvelle de la politique étrangère européenne dans le système post-Lisbonne, alors que la stratégie de 2003 était marquée sous le seul sceau de la PESC. Et cela n’empêcherait pas de décliner un Livre blanc séparé pour la politique de sécurité et de défense commune (PSDC), comprenant le renforcement des objectifs et des capacités, et mettant en œuvre les innovations prévues par le traité comme la clause de défense collective, la possibilité d’une « coopération structurée » permanente en matière de défense). Les trois grands Etats membres pourraient travailler à cette perspective commune, en liaison avec les équipes de Catherine Ashton et d’Herman van Rompuy, pour soumettre à leurs partenaires des propositions fortes et ambitieuses.

S’il est vrai que le projet européen suscite toujours des doutes et des inquiétudes, il faut inlassablement rappeler ce principe qu’il repose sur l’acceptation d’une interdépendance et d’une solidarité. On peut être dedans ou choisir de rester en dehors, comme la Suisse et la Norvège. Mais une fois qu’on est dans le bateau, il faut accepter jusqu’au bout la logique de partage et de solidarité, qui gagne tous les champs de la politique. La France a accepté la monnaie unique aux conditions allemandes, parce qu’elle a compris que le Franc resterait tributaire d’un rapport de force avec le Deutschemark. L’Allemagne a fini par accepter la solidarité avec la Grèce et l’Irlande, pour sauver l’euro et donc l’Europe. L’Union européenne ne dissout pas les nations et ne fait pas disparaître les intérêts nationaux, mais elle les partage et doit aspirer à les fusionner. Comme l’a résumé Michel Foucher, les Européens doivent persévérer dans leur être selon un triple mot d’ordre : cultiver la conscience de soi, développer la solidarité, agir comme centre de pouvoir. Puissent les Etats membres et le nouveau service diplomatique européen concourir à un nouvel élan collectif.

31 janvier 1997

Les mystifications philosophiques du professeur Latour

Publié par Veris Tennvic dans Auteurs

par Alan Sokal

[Publié, sous le titre "Pourquoi j'ai écrit ma parodie" et avec l'omission malheureuse d'un paragraphe, dans Le Monde du 31 janvier 1997. Also available in English.]

Le débat sur l’objectivité et le relativisme, la science et le postmodernisme, qui agite depuis huit mois les milieux académiques américains et en particulier ceux de gauche, est maintenant arrivé en France. Et avec quel éclat! A la suite de Denis Duclos (Le Monde du 3 janvier), voici que l’éminent sociologue Bruno Latour offre son interprétation de la soi-disant « affaire Sokal » (18 janvier). Hélas, son article est trop audacieux et trop modeste à la fois.

Trop audacieux lorsqu’il prétend, sans en apporter la moindre preuve, qu’ »un très petit nombre de physiciens théoriciens, privés des gras budgets de la guerre froide, se cherchent une nouvelle menace » en s’attaquant aux intellectuels postmodernes. Ah, si les choses pouvaient être si simples! Comment expliquer alors les nombreux sociologues, historiens, littéraires et philosophes qui se sont joints à la critique du relativisme postmoderne? Je ne prétends nullement deviner les motivations d’autrui, mais je suis tout à fait prêt à expliquer les miennes: j’ai écrit ma parodie non pas pour défendre la science contre les prétendues hordes barbares de la sociologie, mais pour défendre la gauche universitaire américaine contre des tendances irrationalistes qui, pour être à la mode, n’en sont pas moins suicidaires.

Plus audacieux encore, M. Latour m’accuse de mener une croisade contre la France, « devenue une autre Colombie, un pays de dealers qui produiraient des drogues dures — le derridium, le lacanium… –, auxquels les doctorants américains ne résistent pas plus qu’au crack. » Belle image, mais quelle est la réalité? Loin du nationalisme imaginé par Latour, je suis un internationaliste convaincu (ce n’est pas par hasard que j’ai enseigné les mathématiques dans le Nicaragua sandiniste). Ce qui compte n’est jamais l’origine d’une idée, mais son contenu; il faut dénoncer la paresse et l’imposture intellectuelles, d’où qu’elles viennent. Et si le charabia postmoderniste/poststructuraliste aujourd’hui hégémonique dans certains secteurs de l’université américaine est en partie d’inspiration française, il n’en est pas moins vrai que mes compatriotes lui ont depuis longtemps donné une saveur autochtone qui reflète fidèlement nos propres obsessions nationales. Les cibles de ma parodie sont donc d’éminents intellectuels français et américains, sans préférence nationale.

Trop modeste est M. Latour, par contre, lorsqu’il essaie de minimiser les leçons de l’affaire en affirmant que Social Text est « tout simplement une mauvaise revue ». D’abord ce n’est pas vrai: son dernier numéro, sur la crise du travail académique, est bien écrit et fort intéressant. Mais surtout ce raisonnement élude le véritable scandale, qui ne réside pas dans le simple fait que ma parodie ait été publiée, mais dans son contenu. Et voici le secret qui la rend si amusante, le secret que Latour préférerait cacher: les parties les plus comiques je ne les ai pas écrites moi-même, puisque ce sont des citations directes des Maîtres (que je flatte sans vergogne). Et parmi ceux-ci on trouve certes Derrida et Lacan, Aronowitz et Haraway — mais on trouve aussi notre trop modeste ami … Bruno Latour.

Il fallait donc au professeur Latour une sacrée dose de « chutzpah » (comme on dit en bon yiddish) pour affirmer: « La blague est drôle, une intervention astucieuse. Elle flanque une bonne raclée à des gens qui la méritent. [Mais pas aux] chercheurs qui, comme moi, font partie des science studies » et « ont une formation scientifique » (Libération du 3 décembre 1996). Je n’ennuierai pas les lecteurs du Monde en explicitant la « formation scientifique » manifestée par Latour dans son essai sur la théorie einsteinienne de la relativité, celle-ci étant présentée comme « une contribution à la sociologie de la délégation » (Social Studies of Science 18, pages 3–44, 1988). Les détails paraîtront dans le livre que Jean Bricmont et moi-même sommes en train d’écrire, sur Les impostures scientifiques des philosophes (post-)modernes. Disons seulement que certains collègues ont soupçonné l’article de Latour d’être, tout comme le mien, une parodie.

Latour prétend ensuite s’adresser à la sociologie des sciences, mais son exposé est confus: il mélange allègrement ontologie et épistémologie, et s’attaque à des thèses que personne ne soutiendrait. « Au lieu de reconnaître une science à l’exactitude absolue de son savoir, on la reconnaît à la qualité de l’expérience collective qu’elle monte » — mais qui de nos jours prétendrait que la science fournit des « exactitudes absolues »? La mécanique newtonienne décrit le mouvement des planètes (et beaucoup d’autres choses) avec une précision extraordinaire — et ceci est un fait objectif — mais elle est néanmoins incorrecte. La mécanique quantique et la relativité générale sont de meilleures approximations de la vérité — et ceci également est un fait objectif — mais elles aussi, étant incompatibles, seront sans doute un jour supplantées par une théorie (encore inexistante) de la gravitation quantique. Tout scientifique sait bien que nos connaissances sont toujours partielles et révisables — ce qui ne les empêche pas d’être objectives. De la même manière, Latour réduit le relativisme à une banale « capacité à changer de point de vue », comme si celle-ci n’était pas depuis longtemps une des caractéristiques par excellence de l’attitude scientifique.

Mais la principale tactique de Latour, lorsqu’il présente sa vision de la sociologie des sciences, est de vider celle-ci de son contenu en se repliant sur des platitudes dont personne ne doute. L’histoire sociale des sciences « propose de l’activité scientifique une vision enfin réaliste » et « se passionne pour les liens innombrables entre les objets des sciences et ceux de la culture » — qui pourrait ne pas applaudir? Mais où est la rupture, tant vantée, avec la sociologie traditionnelle des sciences, à la Merton? Cette tactique cache tout ce qui est radical, original et surtout faux dans la « nouvelle » sociologie des sciences: à savoir, que l’on peut (et doit) expliquer l’histoire des sciences sans tenir compte de la vérité ou fausseté des théories scientifiques. Ce qui veut dire, si l’on est honnête, qu’il faut expliquer l’acceptation des théories de Newton ou de Darwin sans jamais invoquer les preuves empiriques en faveur de ces théories. Passer de cette attitude à l’idée qu’il n’existe pas d’arguments empiriques, ou que ceux-ci sont sans importance, est un pas qui est trop souvent franchi (par Feyerabend, par exemple) et qui mène tout droit à l’irrationnel.

Pour mieux apprécier les ambiguïtés des thèses de Latour, relisons la Troisième Règle de la Méthode qu’il énonce dans son livre La science en action: « Etant donné que le règlement d’une controverse est la cause de la représentation de la nature et non sa conséquence, on ne doit jamais avoir recours à l’issue finale — la nature — pour expliquer comment et pourquoi une controverse a été réglée. » Il s’agit manifestement d’une confusion profonde entre « la représentation de la nature » et « la nature », c’est-à-dire entre nos théories sur le monde et le monde lui-même. Selon qu’on résout l’ambiguïté d’une façon ou d’une autre (en utilisant deux fois l’expression « représentation de la nature » ou « nature »), on peut obtenir le truisme que nos théories scientifiques sont nées d’un processus social (ce que la sociologie dite traditionnelle avait fort bien montré); ou l’affirmation radicalement idéaliste que le monde externe lui-même est créé par les négociations entre scientifiques; ou encore le truisme que la résolution d’une controverse scientifique ne peut pas être expliquée uniquement par l’état du monde; ou bien l’affirmation radicalement constructiviste que l’état du monde ne peut jouer aucun rôle lorsqu’on explique comment et pourquoi une controverse scientifique a été close.

Latour se présente souvent comme philosophe, et cette règle est une de ses sept Règles de la Méthode. Il est difficile de croire que son ambiguïté est due uniquement à une distraction de l’auteur. En effet, ce genre d’ambiguïté est fort commode dans les débats. L’interprétation radicale peut être utilisée pour attirer l’intérêt des lecteurs peu expérimentés en philosophie; et l’interprétation inoffensive peut être utilisée comme position de retraite quand la fausseté manifeste de celle-là est révélée (« mais je n’ai jamais dit cela … »).

Pourtant, les problèmes de la philosophie des sciences, et des sciences humaines en général, sont trop importants pour être traités avec une telle légèreté. Au contraire, ils nécessitent une grande rigueur intellectuelle. Les sciences exactes et les sciences « souples » sont effectivement dans le même bateau. Flirter avec le relativisme et l’irrationalisme ne nous conduit nulle part.

Alan Sokal est professeur de physique à l’université de New York.

18 janvier 1997

Y a-t-il une science après la Guerre Froide?

Publié par Veris Tennvic dans Auteurs

par Bruno Latour

(Le Monde) 18-1-1997
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En prétendant tirer « la vraie signification de l’affaire Sokal », Jean Bricmont (Le Monde du 14-1-97) en réduit beaucoup trop la portée. Il en fait un chahut de collèges, les pions de la section C (« scientifique ») s’indignant auprès du proviseur des niches que leur font les cancres superdoués de la section A (« littéraire »). L’affaire me paraît beaucoup plus intéressante qu’une simple question de police académique. Un très petit nombre de physiciens théoriciens, privés des gras budgets de la Guerre Froide, se cherchent une nouvelle menace contre laquelle ils offriront héroïquement le rempart de leur esprit. Ce n’est plus la Guerre contre les Soviétiques, mais celles contre les intellectuels « postmodernes » venus de l’étranger. La France, à leurs yeux, est devenue une autre Colombie, un pays de dealers qui produiraient des drogues dures -le derridium, le lacanium…-, auxquels les doctorants américains ne résistent pas plus qu’au crack. Détournés de la vie joyeuse et saine des campus, oubliant même de prendre leur dose quotidienne de philosophie analytique claire comme de l’eau pure, ils se débiliteraient dans le relativisme!

De cette forme parodique des Lumières, mélange de Voltaire et de Mac Carthy, on ne devrait rien dire. Oui, mais il s’agit d’une farce, et comme toutes les farces elles échappent à leurs auteurs.

Que prouve en effet la blaque de l’ami Sokal? Supposons qu’un socialiste bon teint fasse accepter dans la revue du Front National un article délirant sur les preuves scientifiques de l’inégalité des races et qu’il avoue ensuite, dans une revue de gauche, ne pas croire un mot de ce qu’il a dit. On ne rirait pas. Nous avons tous appris de Foucault qu’un texte échappe à son auteur. L’auteur disparu, les monstruosités demeurent. Sokal n’a rien à dire d’intéressant sur son propre article qui doit être évalué pour lui-même. Le pétard fait long feu.

Que peut-on dire alors de cet article publié dans une revue sans comité de lecture? Qu’il est typique d’un galimatias post-moderne qui fait bailler d’avance celui qui le lit. Sokal veut nous débarrasser de cette littérature? Excellent! Tout chercheur applaudira des deux mains. Qu’on nous débarrasse en effet des revues complaisantes, des articles répétitifs, des cliques et des clans. Qu’il n’y ait plus que des articles audacieux, précis, risqués, bien écrits, innovants! Mais ce magnifique programme ne saurait, hélas, distinguer les sciences et les humanités, les modernes et les post-modernes, tout scientifique le sait bien. Il faut l’appliquer partout et à toute la littérature savante, en économie comme en chimie, en physique théorique comme en littérature comparée. Que la bonne recherche chasse enfin la mauvaise. Bravo!

Pourquoi donc cet article rasant fut-il accepté par une revue complaisante? Parce que, tout simplement, c’est une mauvaise revue, comme il y en a tant, hélas, dans toutes les disciplines. « La science, comme le dit Roger Guillemin, Prix Nobel de Médecine, n’est pas un four auto-nettoyant »… Mais surtout, et c’est beaucoup plus grave, les littéraires qui dirigent cette revue ont été à la fois impressionnés par les titres savants de Sokal et condescendants envers lui. « Pensez donc! un physicien qui a lu Lacan et qui cite Virilio, il faut bien accepter qu’il dise pas mal de bêtises, le pauvre. » C’est là l’erreur fatale. Le temps de la condescendance comme du complexe d’infériorité est passé. Nous ne sommes plus au Lycée. Les disciplines sont trop mêlées, trop menacées, trop incertaines, pour ne pas se traiter l’une l’autre en égales.

Si la revue est aussi mauvaise que l’article qu’elle a accepté pourquoi, dira-t-on, en faire toute une affaire? C’est là que l’histoire devient intéressante. Nous assistons aux derniers soubresauts d’une Science de Guerre Froide, mobilisée contre la religion, contre les Rouges, contre l’irrationalisme des masses. La civilisation entière, comme on le voit bien avec l’affaire de « la vache folle », est en train de virer d’une culture de la Science, avec un grand S, à une culture de la recherche. Au lieu d’une Science autonome et détachée dont le savoir absolu permettrait d’éteindre l’incendie des passions politiques et de la subjectivité, nous entrons dans une nouvelle époque: aux controverses politiques s’ajoutent les controverses scientifiques. Au lieu de définir une science par son détachement, on la définit par ses attaches. Au lieu de reconnaître une science à l’exactitude absolue de son savoir, on la reconnait à la qualité de l’expérience collective qu’elle monte avec d’autres, les pékins moyens qu’elle entraine dans son sillage. Evidemment, ce changement laisse quelques chercheurs sur le carreau, ceux qui pensent encore à une Science ferme-bouche qui permettrait de faire l’impasse sur la vie publique et politique des recherches. C’est à eux de se recycler, pas forcément aux autres de se remettre à marcher au pas. Après tout, le relativisme est une qualité pas une défaut. C’est la capacité à changer de point de vue, à établir des relations entre mondes incommensurables. Cette vertu n’a qu’un contraire: l’absolutisme.

Mais, objectera-t-on, cette affaire n’aurait pas grossi à ce point si les farceurs n’avaient pas été de gauche. On les dit même féministes et radicaux (au sens anglais). Quoi? Il suffirait d’être de gauche pour que l’on soit rassuré sur les intentions de quelqu’un! Le socialisme des Sokalistes suffirait à purifier leurs intentions et leurs procédés? ll est vrai que la Gauche a parti lié avec une certaine idée de la Science, cette belle idée d’émancipation et de progrès qui l’a si longtemps servie, mais aussi cette idée, de moins en belle, d’une Information qui permettrait, parce qu’elle est simplement juste, de s’épargner tous les risques de la vie politique, c’est à dire, la composition progressive d’une volonté commune de résister au destin. Si les chercheurs doivent faire des efforts pour passer (après tout le monde) d’une culture de la Science à une culture de la recherche, la Gauche doit, elle aussi, faire plus que des efforts pour retrouver le goût de l’exploration commune du monde qui l’entoure. Les deux conceptions sont trop liées pour ne pas tomber en même temps. En tous cas, on ne saurait faire appel à une notion ancienne de la Gauche pour sauver une conception de plus en plus décalée de la Science.

Un dernier point pour finir. Que vient faire dans cette galère, la sociologie ou l’histoire sociale des sciences? Car enfin, voilà une discipline à peu près inconnue, qui propose de l’activité scientifique une vision enfin réaliste, dans tous les sens du mot. Elle met en lumière des groupes de chercheurs, des instruments, des laboratoires, des pratiques, des concepts. Elle se passionne pour les liens innombrables entre les objets des sciences et ceux de la culture et de l’histoire. Elle comprend d’une autre façon et sous un autre angle les textes produits par les grands scientifiques. Elle apprend à admirer d’une façon différente l’intelligence savante. Elle explore les liens stupéfiants qui se tissent entre le cosmos et la vie publique. Comment pourrait-on voir des ennemis à abattre dans ces chercheurs attentifs au monde réel de la recherche, à son histoire, à ses crises? Il faut apprendre les dures réalités de la vie: les faits ne naissent pas dans des choux!

Soyons sérieux. Les sciences sont trop fragiles pour qu’on ne se prive pas des rares alliés qu’elles se sont trouvées dans les milieux des humanités et des sciences sociales. Tous, chercheurs en sciences exactes et souples, politiciens et usagers, nous avons intérêt à posséder la vision la plus réaliste possible de ce que les sciences peuvent faire ou ne pas faire. Nous sommes tous dans le même bateau, embarqués dans les mêmes controverses. La Guerre Froide est terminée. Essayons de ne pas en parodier une autre.

Bruno Latour

agrégé de philosophie,

professeur de sociologie à l’Ecole Nationale Supérieure des Mines de Paris

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